Nord-Est Haïti : Le Chamo qui Grésille, le Cheval qui S’éteint Une Odeur, Une Vie, Une Crise
"Si l’État ne fait rien, nous n’aurons ni cheval, ni ânes, ni sécurité alimentaire,"
Publié le 08-Décembre-2025
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L’aube se glisse sur Terrier-Rouge comme une main timide. La poussière des routes rouges danse dans les rayons du soleil, tandis que le vent apporte un parfum métallique et légèrement sucré : le chamo frit. L’huile crépite dans les marmites, le bois des étals grince sous les coups des couteaux, et chaque fumée qui s’élève raconte une histoire, une urgence, une tradition dévoyée.
Les habitants arrivent en foule. Les pieds dans la poussière, les mains chargées de sacs, ils suivent le parfum comme on suit un chant ancien. Ici, le chamo n’est pas seulement de la viande : il est énergie, survie, mémoire d’un sacrifice politique devenu habitude quotidienne.
Les corps, les voix et le chamo
Maricia, vendeuse à Malfety, façonne les tranches de viande comme on sculpte une offrande. Le feu danse sur ses mains, et ses yeux brillent de fatigue et de fierté : « Mwen pa janm wè moun renmen chamo konsa. Se li ki fè m leve nan lanjelis chak maten. » "Je n’ai jamais vu les gens aimer autant le chamo. C’est ce qui me fait me lever chaque matin à l'aube"
Frantz, paysan de 52 ans, passe lentement, les épaules courbées par des années de travail :
« Mwen te gen twa cheval pou pote mayi ak bannann. Kounya, yo tout disparèt paske yo touye yo pou vann chamo. Mwen pa gen mwayen travay jaden mwen. » "J’avais trois chevaux pour transporter le maïs et les bananes. Maintenant, ils ont tous disparu pour vendre le chamo. Je n’ai plus moyen de travailler mes champs."
Jonas, jeune vendeur, frotte ses mains couvertes de graisse :
« Se biznis sa ki pèmèt mwen manje lakay mwen. Moun yo renmen li, e se pa chè. Men mwen konnen bèt yo ap diminye. Nou pa vle di egzakteman konbyen lajan nou fè, men sanble li rapòte anpil. » "C’est ce commerce qui me permet de nourrir ma famille. Les gens aiment ça, ce n’est pas cher. On ne donne pas de chiffres exacts, mais il semble que ça rapporte beaucoup."
Odeur de viande, goût d’incertitude
Chaque tranche de chamo frissonne dans la poêle, saturée d’huile et de soleil. Mais derrière ce festin sensoriel, l’incertitude rôde : on ne peut ni confirmer ni infirmer si certains chevaux vendus sont malades, car aucune inspection sanitaire n’existe. La vapeur qui s’élève n’est pas seulement une invitation à manger, elle est un avertissement silencieux.
Dr Rosalinda, médecin, observe :
« Moun ap manje vyann san okenn kontwòl. Nou pa ka konfime ni enfime si kèk cheval malad, paske pa gen okenn enspeksyon sanitè. Sa kreye risk pou moun k ap manje yo. » "Les gens mangent de la viande sans aucun contrôle. On ne peut ni confirmer ni infirmer si certains chevaux sont malades, car il n’y a aucune inspection sanitaire. Cela crée un risque pour la santé des consommateurs."
Le marché, symphonie d’odeurs et de voix
Jacques rit en trinquant avec ses amis : « Mwen konn bwè ak zanmi m, e pafwa nou manje chamo nan lari a. Sa bon, wi… men mwen remake kèk moun vin malad apre. Mwen menm m pa pran tro, men mwen wè lòt moun ap soufri. »
"Je bois parfois avec mes amis et nous mangeons du chamo dans la rue. C’est bon, oui… mais certaines personnes tombent malades après. Moi, je n’en prends pas trop, mais je vois que d’autres souffrent."
Rosemitha, mère de trois enfants, porte une lourde charge sur sa tête, les yeux plissés par le soleil : « Mwen oblije pote chay sou tèt mwen pou ale nan mache. Avan, cheval la te fè travay la. Kounya m fini. Se kat èdtan nan solèy ak lapli. »
"Je dois porter des charges sur ma tête pour aller au marché. Avant, le cheval faisait ce travail. Maintenant, c’est fini. Quatre heures sous le soleil et la pluie."
Chaque pas, chaque geste est une lutte. Chaque odeur de chamo frit est un rappel : le cheval disparaît, et avec lui un mode de vie.
Le cheval dans le monde : le goût et la sécurité
La consommation de cheval n’est pas un tabou mondial, mais partout ailleurs, elle est encadrée et sécurisée :
France, Italie : boucheries spécialisées, inspection vétérinaire obligatoire.
Belgique, Pays-Bas : traçabilité et réglementation stricte.
Japon : basashi cru, fines tranches, inspection obligatoire.
Cuba : régions rurales, cheval consommé comme source de protéines, cuisiné en ragoût ou grillé.
Kazakhstan, Mongolie : viande et lait (koumis) pour les nomades.
En Haïti, l’absence de contrôle transforme ce plaisir culinaire en pari risqué pour la santé et l’économie rurale.
Économie et survie
Chaque cheval abattu fragilise le quotidien : transport disparu, fatigue accrue, heures supplémentaires pour porter les récoltes, production agricole en baisse, pauvreté qui grandit. Les vendeurs ne veulent pas donner de chiffres exacts sur leurs bénéfices, mais il est clair que le commerce du chamo reste très lucratif, ce qui alimente le cercle : survie économique contre disparition des chevaux.
Jacques complète : « Moun tankou mwen, ki bwè anpil kleren ak manje nan mache, nou pa toujou konnen risk yo. Se pou sa Leta ta dwe fè kontwòl. »
"Des gens comme moi, qui boivent beaucoup d'acool et mangent au marché, ne connaissent pas toujours les risques. C’est pour ça que l’État devrait contrôler."
L’État absent, le marché vivant
Agriculture, Santé, Environnement : les ministères observent en silence. La population survit, mais la régulation est un désert.
« Si Leta pa fè anyen, nou pap jwenn ni cheval, ni bourik, ni sekirite alimantè. »
"Si l’État ne fait rien, nous n’aurons ni cheval, ni ânes, ni sécurité alimentaire," conclut Paul, notable de Terrier-Rouge.
Odeurs de chamo, silence du cheval
Le soleil frappe, la poussière danse, le chamo crépite. Les marchés vibrent d’énergie et de survie. Mais chaque souffle de fumée rappelle l’invisible : le cheval disparaît, les paysans ploient, et l’État détourne le regard.
Le cheval s’éteint. Les hommes souffrent. Et la ruralité se meurt dans le silence. À quand la vigilance des autorités ? Le Nord-Est mérite que l’on protège ses hommes, ses bêtes et son avenir.
Maxime Daniel ETIENNE
Journaliste
maximedanieletienne@gmail.com
+509 4133-8168
