Affaire Stephora : quand la justice oublie qu’une enfant avait un sourire, un prénom et une vie

Au lieu de protéger la mémoire de l’enfant, elle a protégé l’image d’un établissement. Humaniser, c’est rappeler ce qui a été perdu

Actualité

Publié le 11-Décembre-2025

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Il y a des décisions qui choquent par leur froideur.
D’autres par leur injustice. Mais celle qui concerne Stephora Anne-Mircie Joseph, 11 ans, les réunit toutes : elle glace, elle indigne, elle humilie parce qu’elle fait disparaître l’enfant derrière une caution de 500 000 pesos.

Cette caution n’est pas seulement une somme.
C’est un mur dressé entre une petite fille morte et un système judiciaire qui refuse de la voir. Un système qui traite son décès comme un « incident », comme une ligne dans un dossier, pas comme la fin brutale d’une vie innocente.

Stephora n’était pas un dossier. Elle était une enfant.
Elle riait.
Elle apprenait.
Elle vivait.
Et elle est partie lors d’une excursion qui aurait dû être un moment de découverte et de joie, pas un piège de négligence.

Pourtant, face à son absence, la justice dominicaine a répondu non pas avec compassion, non pas avec rigueur, mais avec un ticket de sortie pour trois responsables. Un document, une signature, un chèque déposé et les portes se rouvrent.

Comment expliquer à ses parents qu’une caution équivaut à la responsabilité de ceux qui auraient dû la protéger ? Comment leur dire que leur fille vaut 500 000 pesos aux yeux d’un tribunal ? Une justice qui ne regarde pas l’enfant, mais l’institution


Dans cette affaire, tout sonne faux.
On parle de “manquements”, de “garantie économique”, de “présentation régulière”, comme si la vie d’une fillette était une affaire administrative. Comme si la douleur d’une famille haïtienne devait se plier à la mécanique lente et froide d’un système qui protège toujours mieux ses structures que les victimes étrangères.

L’État dominicain affirme qu’il agit dans la transparence.
Mais comment croire à la transparence quand la décision ressemble à une protection automatique de l’établissement dominicain impliqué ?

Une dimension diplomatique impossible à effacer
Il faut dire la vérité : quand la victime est haïtienne, l’appareil de l’État dominicain semble soudain marcher plus lentement.
Les responsabilités se diluent.
Les preuves deviennent “insuffisantes”.
Les décisions, étrangement indulgentes.

Cela ne vient pas d’un peuple, mais d’une culture institutionnelle : prudente, défensive, et souvent incapable de traiter les affaires impliquant des Haïtiens avec la même sévérité que les autres.

Cette affaire n’est pas seulement judiciaire.
Elle est diplomatique. Elle expose un système où la vie haïtienne n’est pas considérée avec la même gravité, la même urgence, le même respect.

Les parents de Stephora ne demandent pas une faveur.
Ils demandent la justice. La vraie. Ils ne demandent pas de vengeance. Ils ne demandent pas de spectacle. Ils demandent qu’on reconnaisse que leur fille n’est pas morte parce que “la fatalité”. Elle est morte parce que des adultes, des institutions, n’ont pas rempli leurs responsabilités.


Et la justice dominicaine, au lieu de réparer, a adouci.
Au lieu de sanctionner, elle a aménagé. Au lieu de protéger la mémoire de l’enfant, elle a protégé l’image d’un établissement. Humaniser, c’est rappeler ce qui a été perdu.

Stephora aurait dû rentrer chez elle ce soir-là.
Raconter à ses parents ce qu’elle avait vu, appris, découvert.
Elle aurait dû aller en classe le lendemain.
Rire avec ses camarades.
Grandir.

Au lieu de cela, sa famille se bat aujourd’hui contre un système qui lui tourne le dos avec une politesse glacée. L’État dominicain doit choisir : continuer à protéger ses structures ou reconnaître la valeur d’une vie haïtienne.
L’appel annoncé par le ministère public n’est pas un geste suffisant. C’est le minimum. Maintenant, il faut une décision forte, exemplaire, cohérente, qui dit clairement : qu’une négligence qui tue un enfant est un crime, que la responsabilité doit remonter jusqu’aux plus hauts niveaux, que les victimes haïtiennes méritent la même justice que toutes les autres.


Stephora mérite qu’on se batte pour elle.
Et son cas mérite d’être un tournant, pas une ligne de plus dans un registre poussiéreux. La République dominicaine a encore l’occasion d’honorer la mémoire d’une enfant. De montrer qu’au-delà des tensions, des frontières et des discours, il existe un vrai sens de la justice. Pas une justice comptable. Une justice humaine.

Stephora ne reviendra pas.
Mais la façon dont son cas sera tranché dira au monde entier si la vie d’un enfant haïtien compte réellement aux yeux de l’État dominicain.

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Maxime Daniel ETIENNE

Journaliste

maximedanieletienne@gmail.com

+509 4133-8168


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