Pierre Espérance ou le monopole de l’indignation

Les droits humains ne sont pas un fonds de commerce. Ils ne sont pas un mégaphone personnel. Ils ne sont pas une rente symboliqu

Politique

Publié le 20-Janvier-2026

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Il dénonce tout. Il accuse souvent. Il tranche toujours. Mais depuis le 12 janvier 2026, une question embarrassante s’invite dans le débat public haïtien : Pierre Espérance accepte-t-il pour lui-même les exigences morales qu’il impose aux autres ? Une pétition citoyenne, massivement relayée, vient fissurer l’image d’un homme et d’une parole longtemps présentés comme intouchables.


En Haïti, la morale a ses propriétaires. Elle a ses porte-parole attitrés, ses experts autoproclamés, ses procureurs permanents. Pierre Espérance, directeur exécutif du RNDDH, en est l’un des plus bruyants représentants. Depuis des années, il parle fort, très fort. Si fort que sa voix a fini par couvrir toute tentative de contradiction.

À force de dénoncer tout le monde, il a fini par oublier une règle élémentaire : nul ne dénonce éternellement sans être un jour dénoncé à son tour.

La pétition lancée sur Change.org plus de 5 400 signatures à ce jour n’est ni un complot ni une cabale. C’est un ras-le-bol organisé. Une interpellation populaire. Ses initiateurs accusent Pierre Espérance d’avoir, selon eux, confisqué la mission du RNDDH, transformant une organisation de défense des droits humains en outil personnel d’influence morale, politique et médiatique.

Dans leur récit, les rapports ne seraient plus des instruments d’analyse, mais des armes narratives. Les accusations, des sentences prémâchées. La nuance, une variable inutile. Le contradictoire, un luxe superflu.

Ironie mordante : au nom des droits humains, on reproche aujourd’hui à leur plus zélé défenseur d’avoir monopolisé la vérité.

Car Pierre Espérance ne se contente pas d’alerter. Il désigne, classe, condamne symboliquement. Et dans un pays où les rapports d’ONG pèsent sur la diplomatie, les financements et les réputations internationales, cette parole n’est jamais neutre. Elle tue parfois plus sûrement qu’un jugement.

D’où cette question, désormais posée publiquement et sans détour : qui a donné à Pierre Espérance le monopole de l’indignation légitime ?

La pétition ne réclame pas son bannissement. Elle réclame quelque chose de bien plus subversif en Haïti : la transparence. Une enquête indépendante. Un regard extérieur. En clair, que le contrôleur accepte enfin d’être contrôlé.

Et c’est précisément là que le malaise devient politique. Car les défenseurs professionnels de la morale supportent mal qu’on leur applique leurs propres standards. Ils dénoncent l’opacité, mais refusent la lumière. Ils exigent des comptes, mais se croient hors d’atteinte.

Pierre Espérance est juridiquement présumé innocent. Mais moralement, il est désormais contesté. Et dans une démocratie, être contesté n’est pas une injustice c’est une obligation. Le vrai danger n’est pas qu’une pétition accuse Pierre Espérance. Le vrai danger serait qu’aucune institution n’ose y répondre.

En Haïti, trop de figures publiques vivent de la dénonciation sans jamais accepter la reddition de comptes. Trop de consciences autoproclamées confondent autorité morale et immunité permanente.

Les droits humains ne sont pas un fonds de commerce. Ils ne sont pas un mégaphone personnel. Ils ne sont pas une rente symbolique.

Si Pierre Espérance croit à la vérité, qu’il la laisse l’examiner. S’il croit à la justice, qu’il s’y soumette. S’il croit aux droits humains, qu’il commence par respecter le droit fondamental du peuple : questionner ceux qui parlent en son nom.Car quand les gardiens de la morale refusent d’ouvrir la porte, ce n’est pas la justice qui s’effondre. C’est leur imposture qui apparaît.

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Maxime Daniel ETIENNE

Journaliste

maximedanieletienne@gmail.com

+509 4133-8168


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