Justice assassinée : l’État haïtien organise l’impunité par le silence

En refusant d’appliquer la loi, l’État haïtien trahit la justice. En ignorant les parquetiers, il sabote l’équilibre institutionnel. En laissant les justiciables sans réponse, il devient complice de l’injustice.

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Publié le 23-Janvier-2026

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Six semaines de grève des parquetiers. Six semaines de tribunaux à l’arrêt. Six semaines d’abandon total. Et toujours aucune réponse des autorités. Ce n’est plus une crise passagère. C’est une stratégie. En Haïti, la justice ne s’effondre pas par accident : elle est méthodiquement laissée à mourir.



Il faut appeler les choses par leur nom. La justice haïtienne est sabotée. Pas par les magistrats debout. Pas par les justiciables. Mais par un État qui refuse délibérément d’appliquer ses propres lois. Depuis le 17 novembre, les parquetiers sont en grève pour une revendication élémentaire : l’application de la loi du 27 novembre 2007. Une loi votée. Promulguée. Enterrée.


Depuis sept ans, les autorités mentent. Elles promettent, reportent, esquivent. Sept ans de mépris institutionnel. Sept ans de paroles creuses. Et aujourd’hui, elles feignent la surprise face à une grève qu’elles ont elles-mêmes provoquée. Les faits sont brutaux. Les tribunaux de première instance sont paralysés. Les cinq cours d’appel du pays sont quasiment muettes. Les assises criminelles ne sont plus qu’un souvenir administratif. Des centaines de dossiers pourrissent dans les tiroirs pendant que des vies humaines restent suspendues à une décision judiciaire qui ne viendra pas.


Et pendant ce temps, l’État continue d’arrêter. La police interpelle. Les cellules se remplissent. Mais la justice, elle, ne suit plus. C’est la définition même d’un système arbitraire : arrêter sans juger. Détenir sans statuer. Punir sans droit. Ce n’est plus un dysfonctionnement. C’est une dérive autoritaire silencieuse.On a osé parler de « couloir judiciaire ». Une formule creuse pour masquer la faillite. Un décor pour sauver les apparences. Car la réalité est implacable : la justice ne fonctionne plus normalement en Haïti. Et ceux qui gouvernent l’acceptent.


Les revendications des magistrats debout sont pourtant indiscutables. Ils exigent l’égalité de traitement avec les magistrats assis, comme le prévoit la loi. Ils demandent des avantages professionnels alignés sur leur rang : bons de carburant, cartes de débit, conditions minimales de travail. Rien d’illégal. Rien d’excessif. Rien qui justifie ce blocage criminel. Mais l’humiliation continue. Un juge de paix mieux traité qu’un commissaire du gouvernement près une cour d’appel. Une absurdité juridique transformée en norme. Un message clair envoyé aux parquetiers : vous êtes secondaires. Remplaçables. Méprisables.


Le COMADH n’a pas choisi la confrontation. Il a été acculé. Me Carle Giovanni Aubourg l’a dit sans détour : les parquetiers savent que la grève fait souffrir les justiciables. Et c’est précisément pour cela que cette situation est insupportable. Car l’État le sait aussi. Et il s’en moque. Les autorités préfèrent se réfugier derrière la conjoncture politique, les scénarios de transition, les jeux de pouvoir. Comme si la justice pouvait attendre. Comme si l’État de droit était un luxe optionnel. Comme si l’impunité n’était pas déjà la colonne vertébrale du système.



Ce qui se passe aujourd’hui est une honte nationale. En refusant d’appliquer la loi, l’État haïtien trahit la justice. En ignorant les parquetiers, il sabote l’équilibre institutionnel. En laissant les justiciables sans réponse, il devient complice de l’injustice. Ce silence n’est pas neutre. Il est criminel sur le plan institutionnel. Un pays qui accepte de vivre sans justice accepte de vivre sans droits. Et un État qui piétine ses propres lois prépare sciemment le règne de l’arbitraire, de l’impunité et du chaos.

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Maxime Daniel ETIENNE

Journaliste

maximedanieletienne@gmail.com

+509 4133-8168


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