Quand la Transition Devient Captation Entre Pouvoir Privé, Pressions Internationales et Nation en Désarroi
La situation actuelle symbolise une crise de souveraineté politique, où les intérêts économiques privés, les pressions étrangères et les impératifs sécuritaires convergent de manière opaque.
Publié le 25-Janvier-2026
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Port‑au‑Prince Au cœur de l’une des crises politiques les plus profondes de son histoire moderne, Haïti traverse une offensive qui illustre la captation du pouvoir par des intérêts privés et étrangers, au détriment de la souveraineté nationale. Cette crise s’est cristallisée autour de la tentative de destitution du Premier ministre Alix Didier Fils‑Aimé, une manœuvre orchestrée par certains membres du Conseil présidentiel de transition (CPT), et jugée illégitime et déstabilisatrice par les grandes puissances occidentales.
I. Une tentative de révocation qui fracture la transition politique
Le Transitional Presidential Council (CPT), organe sans base électorale établi en 2024 pour conduire Haïti vers des élections générales, s’est retrouvé plongé dans une lutte interne pour le contrôle de l’exécutif. Jeudi 22 janvier 2026, cinq membres du CPT ont signé une résolution visant à limoger le Premier ministre Alix Didier Fils‑Aimé, malgré la fin imminente du mandat du conseil prévue le 7 février 2026.
Pour la première fois dans l’histoire récente d’Haïti, trois membres du secteur privé se retrouvent aux plus hautes responsabilités de la transition : Alix Didier Fils‑Aimé (Premier ministre), Laurent Saint‑Cyr (coordonnateur du CPT) et un troisième acteur influent lié au patronat. Cette configuration inédite illustre la mainmise directe du secteur privé sur l’exécutif, un fait inédit qui interroge sur l’indépendance et la légitimité de la transition.
Les signataires se sont présentés comme les seuls à pouvoir « nommer un nouveau premier ministre, un nouveau gouvernement et une nouvelle présidence », affirmant pouvoir procéder à une réorganisation en 30 jours. Cette initiative se heurte toutefois à de sérieux doutes juridiques et politiques, car la publication du décret au Journal officiel n’a pas encore été faite condition sine qua non de sa légalité.
II. Le soutien affirmé des États‑Unis à Fils‑Aimé : conditionnel et controversé
Face à cette tentative de révocation, le Secrétaire d’État américain Marco Rubio a réaffirmé publiquement son soutien au Premier ministre Fils‑Aimé. Rubio a insisté sur l’importance de sa continuité au poste pour faire face à la violence des gangs et « stabiliser l’île ».
Le soutien international se concentre spécifiquement sur le maintien en place de ces trois membres du secteur privé, jugés capables de gérer les affaires du pays de manière « stable ». Cette posture soulève des questions sur l’ingérence étrangère dans un processus interne, au moment où Haïti devrait être maître de sa propre transition.
III. Le rôle déterminant du secteur privé dans le gouvernement de transition
Au‑delà de la rivalité interne au CPT, une dynamique structurelle plus large se dessine : le secteur privé haïtien contrôle désormais l’appareil exécutif. L’étude du Centre for Economic and Policy Research (Cepr) documente comment les principaux acteurs du patronat haïtien ont progressivement renforcé leur influence politique, économique et diplomatique depuis des années de crise profonde.
Les trois membres du secteur privé à la tête de la transition incarnent cette convergence : Fils‑Aimé, Saint‑Cyr et un troisième acteur influent du patronat. Leur présence marque une première historique dans la vie politique haïtienne, consolidant une alliance entre pouvoir économique et pouvoir exécutif.
Les familles Deeb et Acra, Olivier Barreau et l’Institut Macaya, ainsi que d’autres entrepreneurs influents, jouent un rôle clé dans cette stratégie, par le biais de lobbying international, missions commerciales et financements directs des initiatives de gouvernance.
IV. Lobbying international : Washington comme scène stratégique
Le secteur privé haïtien investit massivement dans le lobbying pour protéger et légitimer la présence de ses représentants dans la transition :
Carlos Trujillo, ancien officiel Trump, engagé par Fils‑Aimé → 35 000 $/mois.
Brownstein Hyatt → 110 000 $ dépensés par la famille Deeb pour défendre ses intérêts.
Patino & Associates → 300 000 $ dépensés pour influencer les relations US-Haïti.
TSG Advocates DC → lobbying pour l’Institut Macaya, principal think tank du secteur privé.
Ces actions visent explicitement à renforcer la légitimité et la stabilité des trois membres du secteur privé à la tête de la transition, malgré les sanctions internationales et les critiques citoyennes.
V. Contre‑offensive et critiques de la société civile
De nombreuses voix de la société civile dénoncent la manœuvre comme une capture du pouvoir par des intérêts économiques privés. Pierre Espérance, militant des droits humains, a qualifié l’initiative de scandale, dénonçant des membres du CPT qui cherchent à remplacer le Premier ministre « à quelques semaines seulement de la fin de leur mandat ».
Des pétitions citoyennes demandent le départ du CPT et des trois membres du secteur privé après le 7 février 2026, au motif que la transition politique doit être conduite par des Haïtiens légitimes, et non par des acteurs imposés ou soutenus par des pressions internationales.
VI. Pourquoi tout cela importe : violence, souveraineté et avenir démocratique
Ces luttes autour du leadership sont indissociables de la crise sécuritaire qui ravage Haïti. Plus de 8 100 homicides ont été recensés en 2025, conséquence directe de l’expansion continue des gangs dans plusieurs régions du pays.
Le soutien international pour maintenir en place les trois membres du secteur privé est justifié par la nécessité de stabilité. Mais de nombreux observateurs soulignent que seule une réponse haïtienne, menée par des institutions légitimes et indépendantes du secteur privé ou d’influences étrangères, pourra conduire à une stabilisation durable.
une transition sous influence, une nation à la croisée des chemins
La situation actuelle symbolise une crise de souveraineté politique, où les intérêts économiques privés, les pressions étrangères et les impératifs sécuritaires convergent de manière opaque. Les trois membres du secteur privé à la tête de la transition incarnent cette nouvelle configuration historique, inédite dans le pays.
La question centrale demeure : la transition haïtienne se déroule-t-elle dans l’intérêt du peuple ou pour servir des élites économiques et des gouvernements étrangers ? La réponse déterminera non seulement l’avenir immédiat, mais aussi le sens même d’une démocratie haïtienne réellement autonome.
Maxime Daniel ETIENNE
Journaliste
maximedanieletienne@gmail.com
+509 4133-8168
