Les soixante-dix ans des relations haïtiano-taïwanaises : entre dépendance et ambiguïtés stratégiques
Les relations entre Haïti et Taïwan ont toujours été très appréciées par les dirigeants des deux pays. Cependant, après ces soixante-dix années de coopération, elles devraient-être analysées, évaluées et même questionnées par rapport aux objectifs de développement durable sur lesquels Haïti devrait se fixer.
Publié le 17-Avril-2026
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A- Mise en contexte
Les relations entre Haïti et la République de Chine (Taïwan) ont été etablies en 1956 sous la Présidence du général Paul Eugène Magloire. En effet, après une visite à Washington et au Capitole, ce dernier s'était distingué par sa voix en faveur de l'anticommunisme international. Alors, en pleine période de Guerre Froide (1947-1989), ses positions étaient bénéfiques pour les États-Unis, qui pouvaient compter sur lui dans leurs luttes contre les soviétiques. L'opposition de Magloire à l'expansion du communisme a rayonné dans tout le Pacifique, jusqu'à être entendue par le général Tchang-Kai chek, Président d'alors de la République de Chine (Taïwan) et grande figure asiatique de la lutte anti-communiste. C'est bien dans ce contexte que les relations haïtiano-taïwanaises ont évolué dès le début, incrites dans un cadre idéologique mutuel qui est le combat contre le communisme, soutenu grandement par les Américains.
Ces relations, malgré le départ de Magloire, s'alignaient encore sur la même voie idéologique avec l'élection de François Duvalier (1957-1971), qui est celle de combattre les communistes. De fait, Papa Doc se montrait acide contre Cuba et de sa Révolution (1959) où il a été l'artisan incontournable ayant consacré l'expulsion de Cuba dans l'Organisation des États Américains en 1962. Haïti, sous l'ère de François Duvalier, par l'intermédiaire de son Ambassadeur, Carlet R. Auguste, accrédité auprès des Nations-Unies, a mené des plaidoyers dans le but de chasser des Nations-Unies les représentants légitimes de la Chine nationaliste pour les remplacer par la République de Chine (Taïwan). Les positions d'Haïti en faveur de Taïwan ont facilité la signature d'un Traité d'amitié à Port-au-Prince, le 25 février 1966, où les deux États s'accordent à travailler au renforcement de leurs liens et à la promotion de leurs intérêts. Ces liens seront toutefois renforcés avec la signature d'Accords d'Amitié et de Coopération dans les domaines agricole ; commercial ; culturel, technique et scientifique ; économique et financier ; respectivement en 1972, en 1974 et en 1983.
Ces vingt-cinq dernières années, environ sept accords et mémorandum dans les domaines de coopération économique et d'infrastructures ont été signés. Il faut signaler que malgré l'exclusion de Taïwan de l'Organisation des Nations-Unies et de son remplacement par la République Populaire de Chine (la Grande Chine), Haïti continue d'apporter son soutien à Taïwan.
B- Relations haïtiano-taïwanaises : enjeux, retombés et rupture
L'engagement d'Haïti auprès de Taïwan depuis des décennies s'accompagne d'enjeux majeurs questionnant ainsi par plus d'un, avisé sur les questions géopolitiques, la stratégie diplomatique d'Haïti sur la scène internationale. Dans le cadre des relations entre Haïti et Taïwan, les enjeux ne sont pas les mêmes. En effet, la République de Chine défend sa reconnaissance internationale du côté d'Haïti. De fait, toute rupture avec Haïti serait un coup géopolitique fatal pour l'île Formose. L'idée, c'est d'éviter tout rapprochement entre Haïti et la République Populaire de Chine (la Grande Chine). Cependant, pour Haïti, cette relation de coopération doit nécessairement répondre aux exigences constantes d'un souci de développement. L'enjeu pour Haïti est foncièrement économique avec probablement des retombés très significatives. Si pour certains observateurs, Taïwan a beaucoup apporté à Haïti sur le plan économique avec des projets en termes d'infrastructures agricoles (financement de l'Organisme de Développement de la Vallée de l'Artibonite/ODVA) ; routières (construction du boulevard Toussaint Louverture/Route de l'Aéroport) ; sanitaires (construction de l'OFATMA des Cayes) ; sociales (construction de logements sociaux dans la zone de l'aviation et financement du programme de cantine scolaire) ; éducatif et culturel (l'octroi des bourses d'excellence académique pour Taïpei, construction de bâtiments scolaires, financement de centres culturels comme la Ciné Triomphe au Champs-de-Mars), pour d'autres, les relations haïtiano-taïwanaises ne peuvent se résumer à une dynamique d'offrir à Haïti ce dont elle a besoin (assistanat). En d'autres termes, cette relation s'inscrit dans un modèle Nord-Sud axé sur une logique de dépendance permanente pour la survie de la population haïtienne. Au contraire, celle-ci devrait-être une stratégie avec des mécanismes pouvant assurer l'autonomie d'Haïti, en lui dotant de moyens nécessaires pour sa relève économique. Les adeptes de cette vison ont souvent opposé la coopération taïwanaise et la coopération de la République Populaire de Chine à travers le monde, où cette dernière s'avérait la mieux bénéfique pour Haïti, de par ses résultats en Amérique latine et en Afrique. Pour eux, le fait qu'Haïti soit alignée sur Taipei, c'est une incompréhension, jusqu'à même parler d'ambiguïtés stratégique, surtout par rapport à la position américaine sur la question taïwanaise qui nous influence tant depuis ces dernières années et qui nous empêche de revoir notre position sur Taïwan et en même temps d'analyser l'offre diplomatique de Pékin. Ainsi, Haïti devrait opter définitivement pour la coopération avec la République Populaire de Chine.
En somme, les relations entre Haïti et Taïwan ont toujours été très appréciées par les dirigeants des deux pays. Cependant, après ces soixante-dix années de coopération, elles devraient-être analysées, évaluées et même questionnées par rapport aux objectifs de développement durable sur lesquels Haïti devrait se fixer. D'abord sur le plan politique, ce qui exige une volonté politique orientée vers le renforcement institutionnel et structurel afin de résoudre les problèmes liés au développement national. Ensuite, sur le plan socio-économique, qui consiste à créer les conditions nécessaires pour attirer, convaincre et profiter pleinement du plein potentiel de développement de Taïwan à travers un cadre de coopération redéfini prenant en compte les capacités d'attraction économique de chaque région du pays. Enfin, sur le plan académique et culturel, il s'agit de promouvoir un cadre de coopération d'échange adapté aux besoins nécessaires du pays. Par exemple, l'octroi des bourses d'études d'excellence dans des domaines relatifs aux sciences dures et à la formation professionnelle. Ce qui pourrait contribuer au renforcement de la coopération entre Haïti et Taïwan.
Bibliographie
- Arthus Wein Weibert, Duvalier à l'ombre de la Guerre Froide : Les dessous de la politique étrangère d'Haïti(1957-1963), Port-au-Prince, édition l'imprimeur, 2014, 389 pages.
- Auguste R. Carlet, La voix d'Haïti à l'ONU. de 1959 à 1967. Vol I, Port-au-Prince, Imprimerie Henri Deschamps, 1980, 192 pages.
- Charles Etzer, Le pouvoir politique en Haïti de 1957 à nos jours , Paris, édition Karthala, 1994, 440 pages.
- Louis J. Guy-Marie, La Coopération haïtiano-taïwanaise : un modèle de coopération Nord-Sud , Port-au-Prince, édition BNH, 2017, 190 pages.
Joël DUPUY
Historien et Diplomate
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